mardi 28 juin 2011

I. La trace

Après quelques mois, je m’entretiens avec le Docteur Martin.

— Entrez, asseyez-vous
— Merci
— Bien, je souhaite aborder avec vous le problème que pose votre cas à mon équipe.

Il semble que vous souffriez d’un blocage inconscient de la mémoire. D’après nos informations, vous avez perdu dernièrement un membre de votre famille. Une forme de dépression s’en est suivie. Vous avez peu à peu perdu pied avec la réalité. J’ai repris votre parcours, avant votre arrivée chez nous. Vous vous êtes présentée le lendemain de votre rendez-vous à votre futur employeur. Je suis allé voir la jeune femme qui a appelé les urgences, j’ai rencontré l’infirmière qui était à votre chevet au moment de votre réveil.
Tout concorde.

— Pardonnez-moi docteur, mais je ne comprends rien
— Bien, alors concrètement je vous propose une demi-pension à l’hôpital, un mi-temps thérapeutique entre votre vie ici, entourée des meilleurs spécialistes, et votre bonne volonté à vouloir retrouver une vie normale. En accord avec les membres de l’équipe, vous allez vous promener dans Paris, essayer d’être autonome, fournir l’effort nécessaire à la réhabilitation de votre mémoire.

Ma première sortie.

Je me sens perdue, au milieu de tout et en dehors de tout. C’est en vivant dans un espace non protégé que la mémoire devait me revenir. Aujourd’hui, je fais l’apprentissage des odeurs, je redeviens nourrisson.

Il était 16:00 lorsque j’ai décidé de rentrer à l’hôpital. Janet, l’infirmière, m’a demandé si tout allait bien. J’avais envie de chocolat chaud. Nous avons discuté, ensuite de retour dans ma chambre j’ai trouvé ce cahier et j’ai décidé d’écrire.

Le lendemain

Peu avant son départ, hier soir, Janet m’a proposé d’aller au cinéma. Je n’ai pas pu accepter.

Elle m’a dit gentiment qu’il me fallait du temps, mais que je n’avais pas avoir peur.

J’ai passé une nuit agitée.

Ce matin, au réveil, je me suis sentie mal à l’aise. Janet m’apporte mon petit déjeuner. Je lui ai dit que j’écrivais. Elle semble satisfaite.

Il est 17:00, j’ai passé la journée sous un arbre. Nous sommes le 21 juillet 2050.

31 juillet 2050.

Aujourd’hui je dois voir le docteur Martin.

Il est 15:00. Demain, je retourne chez moi, dans mon appartement. Janet m’accompagnera.

J’ai peur.

La trace

À mon oncle assassiné

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II. La trace

1er août 2050

J’ai hurlé plusieurs fois cette nuit. Les infirmières ont décidé de me donner un somnifère. Ce matin, j’ai pris mon petit-déjeuner du bout des lèvres, comme le dit l’infirmière. Je dois sortir à 13:00.
Janet est arrivée à 12:00. Je me sens mal…
J’ai sonné, Janet est venue avec un cachet et un verre d’eau. En attendant que je parvienne à retrouver mon calme, j’écris. Dans une demi-heure je serais sur le chemin de mon appartement. Le cachet doit faire effet, je me sens moins oppressée.

Rapport médical de Mademoiselle Janet Maurice

Dans le cadre de mon activité j’ai aujourd’hui accompagné la patiente E.D. à son domicile. Elle n’était pas en possession de ses moyens, néanmoins, le docteur Martin, responsable des recherches neurologiques, a décidé de maintenir l’expérience à laquelle s’est soumise la patiente.
Nous avons pris le métro. Nous sommes descendus à la station Abbesses. C’est en montant les escaliers qui conduisent à la rue Gabrielle que E.D. a eu de nouveaux spasmes.
Oppression, nausées.
Au numéro 18 de la rue Gabrielle, j’ai introduit l’une des clefs. Nous sommes entrées.
Elle a lu son nom sur la boîte aux lettres. Je lui ai proposé de prendre la clef pour ouvrir elle-même la boîte.
Elle a pris son courrier, mais ne l’a pas regardé. C’était mécanique.
Nous avons traversé le couloir, le jardin, monté l’escalier extérieur et intérieur jusqu’au premier étage. En entrant dans l’appartement, elle marchait doucement.
Nous sommes restées deux bonnes heures sans parler. Je la laissais évoluer, déplacer des papiers, regarder des photos.
Nous avons pris le chemin du retour. Elle n’avait pas envie de parler, je lui ai néanmoins fait promettre d’écrire dès ce soir. Dans deux jours nous renouvelons l’expérience.

1er août 2050

Janet m’a accompagnée à l’appartement. Je rentrais chez moi après plus de quatre mois d’absence, et je ne reconnaissais rien. Après les odeurs, je passe à l’expérience du toucher. Le docteur Martin me guide dans ma façon d’appréhender le monde extérieur. Il pense que c’est un tout petit déclic qui permettra au mécanisme de s’enclencher. Janet souhaite que j’écrive, mais ma mémoire ne fonctionne pas et je voudrais tant me souvenir. Demain je ne dois pas sortir. Le docteur Martin suggère le repos. C’est un choc conséquent, une épreuve difficile de retourner à mon ancienne adresse. Le sommeil est réparateur, paraît-il.

III. La trace

Le 4 août 2050

De retour à l’appartement avec Janet j’ai voulu écouter les messages téléphoniques du répondeur-enregistreur.
Rien. Les voix ne me rappellent personnes.
J’ai téléphoné à tous les numéros de mon agenda. J’ai proposé à tous les gens qui se souvenaient de moi de nous rencontrer. J’ai rendez-vous dans deux jours avec eux.

Rapport médical de Mademoiselle Janet Maurice

Dans le cadre de mon activité j’ai aujourd’hui accompagné la patiente E.D. à son domicile.
Elle a aujourd’hui pris des initiatives. Nous sommes parties dès la fin de son déjeuner.
Elle a souhaité ouvrir elle-même les portes de son domicile. En entrant elle s’est comporté comme si c’était son domicile (ouverture des fenêtres, rangement, ménage). Elle a trouvé son répondeur-enregistreur. L’écoute des messages lui a donné l’idée de contacter les personnes de son passé. Elle a donné rendez-vous à l’ensemble des personnes qui se souvenait d’elle et qui par conséquent devait avoir un lien plus ou moins proche avec son existence passée.
Dans deux jours nous renouvelons l’expérience.

Automne 2050

Compte-rendu médical du Docteur Martin

E.D. notre patiente dort chez elle depuis quelques jours. Mademoiselle Janet Maurice, infirmière, est restée auprès d’elle la première nuit. Depuis, E.D. est seule une grande partie de la journée. Elle recherche activement du travail. Nous lui avons proposé de la suivre quotidiennement. Ainsi, si elle le souhaite, chaque matin, nous l’écoutons, l’encourageons. Sa mémoire occulte toujours le passé. En relation avec l’université de Kiev, j’attends la visite d’un chercheur russe, spécialiste des désordres neurologiques. Je souhaite qu’il rencontre E.D.

23 septembre 2050

Mes parents avaient une maison de famille. Elle m’appartient maintenant. C’est ce que m’a annoncé le notaire. Mais il avait une autre nouvelle pour moi. Je dois le rencontrer. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu peur. Spontanément, je n’ai pas souhaité prendre un rendez-vous dans l’immédiat. J’ai besoin de réfléchir, d’appréhender quelques heures l’impact que peut avoir une nouvelle sur moi. Je vis depuis des mois sans passé concret, orpheline, sans identité. Dans une autre vie, j’étais journaliste. Le docteur Martin m’a proposé de faire confiance à mon corps. Les habitudes sont instinctives et il serait souhaitable que je reprenne toutes les étapes de mon existence, retourner à mes anciennes adresses, il me faut rechercher l’origine.

IV. La trace

Demain matin j’irais à Necker, Janet me conseillera.

Rapport médical de Mademoiselle Janet Maurice

Dans le cadre de mon activité j’ai accompagné la patiente E.D. dans sa maison familiale. Nous avons passé quelques jours ensemble. Je suis rentrée ce matin. Chaque jour, nous l’appelons ou nous la lisons sur le Web.

En Italie, j’ai découvert ce que mon Père appelait dans ses lettres notre berceau, son sitio.
J’éprouvais un sentiment de déjà-vu : les ceps de vigne, la petite voiture bleue, l’escalier, la porte de chambre où une fraction de seconde je me suis vue dormir, la sieste de mon enfance.
Je suis bien ici, ma mémoire trouve quelques repères, mon corps connaît les chemins, les creux de cette maison et de ses environs. Janet est repartie ce matin.

Hier, je suis montée au grenier. Des dizaines de cassettes vidéo. J’ai entrepris de les visionner. J’ai vu mon père, lorsqu’il était encore vivant. Il me parlait de ma mère que je n’ai pas connue. Il était ému.
Je ne suis pas certaine de vouloir regarder ce passé enregistré. J’ai écrit à Janet.
Je me sens curieusement manipulée, j’ai archivé moi-même ces moments ; Je ne me souviens pas, mais une lettre de mon père me l’apprend. Aurais-je organisé moi-même mon amnésie ? Mes questions deviennent de plus en plus précises.

Le téléphone sonne, je suis encore dans le grenier.

C’était le Docteur Martin. Nous avons longuement parlé. Je lui ai confié mes états d’âme, mes interrogations, mes suggestions. Un chercheur russe, en visite à Necker, souhaite me rencontrer. Je pense accepter la proposition du Docteur Martin. Il est temps pour moi d’affronter ma mémoire.

Après avoir rédigé ces quelques mots hier, j’ai visionné sans interruption l’ensemble des cassettes.
L’écran de neige veillait.
Il était 10:00, lorsque je me suis réveillée. J’ai déjeuné. D’après les cassettes, j’ai toujours eu beaucoup d’affection pour ce grenier. Il a été ma salle de jeu, mon bureau, ma chambre noire.

Je suis dans le train qui me ramène à Paris. J’ai entendu, vu ma vie. J’ai pleuré mes jeunes années, les marques laissées par le passé oublié.

Fin

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