La trace

À mon oncle assassiné

J’ai su très jeune que le monde dans lequel je vivais ne pouvait continuer à exister. La mort de mon oncle, assassiné, laissait dans nos bouches un goût de fer, de terre. Ma mémoire conséquente ne pouvait tout enregistrer. Très vite j’ai compris qu’il fallait écrire, consigner les actes avec précision, incision. Les mots ne me suffisaient plus. Je les découvrais partiales. C’est à la vérité de l’image que j’ai décidée de croire. C’était une banque de souvenirs : l’image brute, sans montage, ne pouvait résumer mes journées. S’empêcher d’exister de peur d’oublier.

J’étais encore très jeune, mon père venait de mourir. Au magazine, je ne parvenais plus à exercer mon métier de journaliste, tout me semblait vain. En décembre, je décidais de partir.
Je rentrais en relation avec une maison d’édition, le métier de lectrice semblait me correspondre. Mes nombreuses démarches prenaient un tournant décisif. Nous étions au mois de mars, demain j’avais rendez-vous chez Flammarion.

Il était 7:00 lorsque le réveil sonna. Debout, je commençais par préparer mon petit-déjeuner. Après m’être habillée, maquillée je descendis prendre le métro. Un curieux sentiment m’habitait… Quelque chose dans la rue n’était pas comme il le devait. Probablement le stress.
J’arrivais rue Racine, me présente à l’hôtesse. Après un court entretien avec mon futur interlocuteur, cette femme de rouge vêtue, me regarde embarrassée.

—  Mademoiselle, je suis désolée mais ce rendez-vous était hier
—  C’est impossible
—  Mademoiselle, vous aviez rendez-vous le 15, nous sommes aujourd’hui le 16 
—  Non, nous sommes aujourd’hui le lundi 15

L’hôtesse embarrassée, ne sait comment me raisonner. Je sens le sol qui se dérobe, tout tourne très vite, c’est une farce et je ne la comprends pas. Là, sur le plancher de ce grand hall gris, je m’écroule sans connaissance. Je me réveille peu à peu. Je suis dans une chambre, j’ai une perfusion dans le bras. C’est curieux, je ne me souviens pas de ce lieu. Une femme en blanc me parle, j’ai du mal à comprendre. Quelques jours plus tard, des fragments de mon existence se mettent peu à peu en place. Une forme de puzzle sans bâtie, tout est possible.

C’est au service neurologique de l’hôpital Necker que je suis transférée. J’évolue librement dans les couloirs.
Les batteries d’examens se succèdent, sans résultat.